2015

Entretien avec Frédéric BONNET, architecte urbaniste, architecte conseil de l'Etat

 
 
Entretien avec Frédéric BONNET, architecte urbaniste, architecte conseil de l'Etat

Architecte-urbaniste,  architecte  conseil  de  l’État,  enseignant  et  responsable  de « l’atelier national des territoires en mutation exposés aux risques  », Frédéric Bonnet
a reçu, fin 2014, le Grand Prix de l’urbanisme 2014remis par Sylvia Pinel, ministre du logement et de l’égalité des territoires et de la ruralité.
Architecte conseil auprès de la direction départementale des territoires de la Haute-Vienne (DDT 87)  depuis 2008, Frédéric Bonnet, architecte depuis plus de 20 ans, enseignant à l’école d’architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée et auteur de nombreuses publications éditoriales, nous parle de son expérience au service de l'urbanisme et de l'aménagement des territoires.
Par sa parole libre et indépendante, il nous dévoile le regard avisé et critique qu'il porte sur les fortes évolutions qu'ont connues les politiques publiques en matière d'aménagement et d'urbanisme au cours des dernières décennies, et nous fait partager son optimisme concernant l'évolution des pratiques qu'il sent, à travers sa pratique quotidienne, émerger et devoir s'imposer dans les années à venir.

Frédéric  BONNET,  pouvez-vous  nous  expliquer  votre  rôle  et  les missions qui sont les vôtres auprès de la DDT ?

En tant qu’architecte conseil de l’État, en lien avec la DDT, nous travaillons sur le fond et en amont des projets portés par les collectivités territoriales du département. Nous intervenons en particulier en matière de planification, mais aussi sur les questions de logement, et notamment de logement social. Une relation est établie avec les bailleurs sociaux, auxquels nous donnons des avis sur les emplacements où ils souhaitent s’implanter.

Même  si  l’on  n’est  pas  systématiquement  d’accord,  il  est  toujours  utile d’échanger et ainsi de construire une culture du choix, de la sélection. De cette manière, nous les aidons à choisir les opérations les plus pertinentes au regard de leurs objectifs. Il y a quand même des limites puisqu’on voit encore des propositions de sites, où il n’y a pas de service, d’écoles, de transport en commun,etc. Vouloir positionner sur de tels sites des populations qui sont, si elles bénéficient de logements sociaux, a priori plus fragiles que les autres, peut sembler ne pas être totalement pertinent, y compris d’ailleurs, du point de vue du bailleur qui doit ensuite gérer des populations isolées et loin des services publics.

Grâce aux échanges, nous parvenons à partager et à faire partager l’idée qu’il vaut mieux privilégier les centres bourg, dotés de dessertes bus / train / TER, proches des services, des écoles, etc. Cela semble évident, mais dans la pratique on voit encore beaucoup de propositions, qui ne sont pas pertinentes de ces points de vue là.

Justement, sentez-vous chez les différents acteurs de l’aménagement territorial, une sensibilisation accrue aux enjeux d’un urbanisme plus durable ?

Du point de vue des bailleurs, je pense qu’il y a une évolution, même si c’est encore un peu tôt pour l’affirmer, puisque ça ne fait que 1 an ½, 2 ans que l’on travaille de cette manière avec eux. Nous sommes dans un contexte d’échange, de collaboration, mais il faut du temps pour que cela produise des fruits. Nous sommes dans un changement d’époque.

Pour ce qui est des élus, je pense que le changement d’échelle est très compliqué. Nous constatons que beaucoup d’entre eux, surtout en territoire rural, veulent faire le mieux possible, mais n’en ont pas toujours les moyens. Ils choisissent des outils qui leur semblent adaptés mais qui ne le sont pas nécessairement.

Pour autant, ce n’est pas parce que l’on est petit et que l’on a peu de développement, que l’on ne peut pas avoir un projet, ou au moins une réflexion avec 2 ou 3 objectifs clairs et spatialisés. C’est une vraie culture du projet qu’il faut développer et acquérir. La planification, c’est la base du projet et c’est ce qu’a établi la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) il y a 14 ans ! Faire un projet, ce n’est pas simplement exploiter des outils techniques, c’est aussi avoir une vision, c’est une politique.

Selon vous, quels outils pourraient aider à remédier, ou du moins à améliorer la concertation et la mise en convergence des politiques de l’agglomération d’une part, et des collectivités environnantes d’autre part ?

Normalement, c’est le rôle du Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT). Si cela n’a pas été clairement énonce jusqu’à présent, la dynamique est plutôt positive. Petit à petit, les choses s’améliorent. Par exemple on voit des villages qui perçoivent bien que leur développement dépend des choix faits par l’agglomération, où elle positionne ses emplois, etc., et qui sont demandeurs d’une prise en compte globale de ces aspects et de leurs impacts. Cette inter-relation va donc devenir de plus en plus forte.

Quel regard portez-vous sur le niveau de sensibilisation des acteurs de l’aménagement du territoire vis-à-vis des problématiques liées à la consommation foncière ?

Les services de l’État semblent particulièrement sensibilisés. Dans les collectivités, les élus commencent à l’être. Pour le monde agricole, ça semble moins évident. On constate qu’il y a toujours du mitage, de l’urbanisation sans cohérence. Cependant, il ne faut pas oublier que les plus grosses consommations de terres agricoles ont lieu là où il y a le plus de pression, c’est-à-dire dans l’agglomération. Cela est d’autant plus dommageable, que c’est là qu’il y a le plus d’outils à disposition pour ne pas le faire. À l’inverse, dans un petit village où il y a 3 exploitants avec les difficultés économiques que l’on peut imaginer, parvenir à vendre 3 parcelles pour valoriser une fin d’activité, même si ce n’est pas souhaitable, on peut le comprendre.  
Au contraire, dans l’agglomération, alors même qu’il y a des politiques publiques beaucoup plus fortes et prioritaires, on continue à voir une croissance du phénomène urbain, par les lotissements.

Pensez-vous  que  les  politiques  publiques  d’aménagement  du  territoire  et  d’urbanisme  sont constituées  de  ruptures  ou  sont-elles  plutôt  le  fruit  d’une  tendance  lourde  initiée  il  y  a  de nombreuses années ?

Je pense qu’il y a plutôt eu une tendance lourde animée par une machine bien lancée. Le problème, c’est que c’est une machine à consommer du terrain accompagnée de pratiques peu vertueuses et qui dominent encore largement. La rupture, est plutôt intervenue avec les lois récentes (lois ENE, dite «  loi Grenelle » de 2010 et ALUR (Accès au Logement et Urbanisme Rénové) de 2014) qui sont de plus en plus contraignantes.
Les élus commencent à voir qu’ils ne peuvent plus faire comme ils veulent et qu’ils ne vont pas tarder à être totalement bloqués s’ils n’intègrent pas des démarches de projet, portées à des échelles supra-communales.
En Limousin, comme en France de manière plus générale, le mode d’urbanisation et de développement est avant tout basé sur les déplacements en voiture. Schématiquement, cela veut dire que chaque mettre carré construit fabrique du déplacement en voiture. En termes de transition énergétique, on ne peut pas dire que ce soit brillant. Concrètement, il n’y a aujourd’hui, aucune coordination visant à dire «  où met-on les emplois, les habitations, les équipements, les loisirs, de manière à faire baisser les déplacements en voiture et générer un report vers les autres modes de transport ? ». Le faire implique une vraie stratégie foncière, pour définir et acquérir du foncier de manière très anticipée.
Nous continuons de considérer le train comme quantité négligeable, de construire là où il y a du terrain, de ne pas arriver à densifier les bourgs et donc de générer de la voiture. La transition énergétique, c’est « comment on se déplace moins », et non « comment on se déplace plus en train ou autre ». Nous sommes dans un système où les infrastructures sont pensées avant tout « routières ».

Pour conclure, pouvez-vous nous parler de l’atelier national « Territoires en mutation exposés aux risques » que vous animez ?

C’est un exercice très intéressant co-piloté par ladirection générale de la prévention des risques (DGPR) et la direction  générale de l’aménagement, du logement et de la nature ( DGALN). Ainsi, cela  permet la rencontre d’une culture plutôt régalienne, de prévention des risques, d’application de la réglementation, avec une culture plus de projets.
La démarche porte sur 5 sites volontaires, soumis à de multiples risques, dont systématiquement un risque inondation. Certains territoires sont en développement, mais le plus souvent, les acteurs locaux considèrent que les risques auxquels ils sont exposés, constituent un frein au développement. Le but de la démarche est donc d’inverser, de faire évoluer cette perception et d’arriver avec un certain niveau d’ouverture. C’est-à-dire accepter que s’il y a un projet global, réfléchi qui prend en compte l’aléa, la règle peut être ajustée et adaptée.
Actuellement, sur ces territoires, le développement et l’urbanisation se font sur les plateaux agricoles, car les zones basses sont inondables et non protégées. Cependant, il est contre-productif de dire qu’on ne peut pas développer, puisque de toute manière, le développement doit se faire et se fait par défaut sur les plateaux agricoles, générant alors la destruction de ressources foncières agricoles de très grande qualité. C’est finalement contradictoire puisque l’on détruit des zones agricoles pour aménager des territoires où il n’y a pas de transports, pas de services, etc. Le but n’est pas de mettre les pouvoirs publics en accusation devant leurs contradictions, mais plutôt de les détecter en amont et de montrer qu’il n’y a qu’une logique de projet qui peut gérer et surmonter intelligemment les contradictions entre les différentes règles considérées de manière brute : « zones inondables = zones inconstructibles VS terres agricoles = terres à préserver  », puisque de toutes manières, il faut prendre en compte la réalité des besoins de développement.
L’idée de cet atelier est donc de faire émerger collectivement des projets ambitieux, qui associent le projet urbain aux aménagements réalisés dans le cadre de la prise en compte de l’aléa. Il s’agit alors de densifier des zones initialement vulnérables, grâce à des dispositifs permettant  in-finede réduire cette vulnérabilité.
En somme, la démarche vise aussi à faire comprendre que les plans de prévention des risques (PPRPlan de prévention des risques) sont là pour aider les élus à faire mieux, alors qu’ils sont trop souvent perçus comme source d’une réglementation punitive imposée par l’État aux collectivités territoriales.